Bombardements
La sirène hurlait et c'était déjà le commencement de la fin. Tout l'ordre établi auparavant se transformait, au seul retentissement de cette alarme, en un désordre effrayant. Les passants abandonnaient leurs achats sur le bitume des rues martelées, écrasées par les pas des citadins terrorisés. Ils oubliaient tout sur leur passage, cabas, vélos, parapluies, pour cacher leurs enfants des bombes qui sautaient des avions et qui, en guise de dernier soupir, explosaient dans un brouhaha de cris et de verre brisé. Pendant que les toits se tordaient de douleur, que les routes se fendaient en deux comme des fruits trop mûrs et que les corps sans vie ornaient le sol triste, la ville semblait abandonnée. Le bombardement terminé, on n'entendait guère que le gémissement plaintif du vent et son souffle nostalgique qui annonçait la fin d'un monde. Le ciel pleurait le sort tragique de cette Terre qui venait de perdre pour une énième fois son humanité. Les maisons, les jardins, les routes, toute la ville crachait, dans une fumée noire et sanglante, toute la haine qu'elle avait accumulée. Un silence pur tenait la ville en suspens, même s'il n'avait duré que quelques infimes secondes, on aurait pu croire qu'une éternité pesante venait de s'écrouler sur les épaules des habitants meurtris. Puis, d'un coup vif, le cri des ambulances s'élevait dans le ciel embrumé et ramenait, dans une violence gigantesque, la ville à la réalité. Une femme, seule sur le trottoir, pleurait dans un râle animal son bébé inerte qui gisait dans ses bras. Un vieil homme marqué par le temps attendait sagement la fin, pendant que ses derniers instants de vie s'écoulaient à travers les plaies ouvertes. Une fillette perdue sur le boulevard n'avait plus que son regard perçant en guise de paroles. Elle savait que les mots n'avaient plus de valeur mais elle gardait au fond d'elle un espoir immense qui pétillait, avec une insouciante intensité, dans ses yeux bleus.